
Patrice HUGUES
Tissu et Travail de Civilisation
éditions médianes 1996
Préface d’Yves Bonnefoy
ISBN 2-908345-43-9
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Préface d’Yves Bonnefoy
Notre époque étudie avec de plus en plus d’insistance les lois de la création artistique, c’est un des besoins de cette conscience moderne qui suffoque au sein du langage, si épais désormais entre elle et le monde ; mais ce n’est pas pour autant qu’est posée la question de la signifiance de cette cependant vaste et fondamentale autre forme de la création, de cet art encore, à tous les niveaux du sens de ce mot, de cette présence parmi nous, aussi universelle qu’à chaque instant ressentie : le tissage, la production des étoffes, la relation du tissu comme tel avec les signes qui s’y inscrivent . A ces derniers, par exemple, si on s’y intéresse, c’est presque toujours pour eux-mêmes, c’est-à-dire en oubliant leur substrat pour se placer dans la perspective tout autre des formes qu’une culture élabore à tous les points à la fois de son invention artistique ou des significations dont elle a besoin pour appréhender l’univers . On regarde passer les barques, on méconnait qu’il y a pour les porter, pour les guider peut-être, un grand fleuve .
Et qui plus est, le tissu, ce meilleur ami de l’homme pourtant, et de la femme, a, si j’ose dire, mauvaise presse quand il advient qu’on en ait conscience, de façon toujours fugitive . On aurait pu, et on aurait dû, dès son origine, prendre mesure du formidable bond en avant de l’esprit qu’en fut l’invention, laquelle suppose un réseau de nombre, l’abstraction même, en rupture dès lors avec les pratiques naturelles, sauf que peut-être y aida l’observation des oiseaux tressant leurs nids, cette vannerie d’avant l’histoire ; prendre mesure et, pourquoi pas, célébrer, instituer un culte, vénérer la déesse du textile avec, de toutes façons, la ressource d’ambivalence que réserve toute instauration d’un sacré . Et il se peut qu’il y ait eu de cela, à des moments, Marie file bien de la laine quand l’Ange lui apparaît, et les Parques ont des fuseaux, mais ces dernières suscitent surtout de la peur, on identifie leur fil au temps qui entraîne dans l’inconnu, à la mort, et c’est souvent aussi qu’on remarque que l’araignée, que l’on n’aime pas, tisse, sa toile ; ou que l’on imagine, au moins dans les sociétés indo-européennes anciennes, que le redoutable sorcier jette un filet sur qui il veut perdre . Cherche-t-on à discréditer quelqu’un, on dira que sa pensée a des replis, que ses intentions sont voilées, et d’ailleurs l’habit ne fait pas le moine et quant aux jeunes Spartiates ils allaient nus par vertu civique . En somme le tissu, qui est cependant ce qui protège, est perçu plus facilement, ou du moins le fut-il bien tôt, comme ce qui empêtre, et ce qui cache . Et c’est vrai qu’il met à distance notre origine, cet état de nature qui peut sembler être une innocence, et de la franchise . Quand Adam et Eve eurent mangé de l’arbre de la connaissance, ils se couvrirent, comme si la première fonction de ce qui devint la vêture était de cacher la première faute ; et de l’enfant dans ses premières années, que l’on suppose encore en deçà du mal, on aime le voir sans vêtements .
Et à cela s’ajoute que si le tissu cache il est aussi ce qui soi-même se cache, car c’est un fait qu’au moment où une étoffe s’étale, et avec même parfois une ostentation qu’on pourra éprouver suspecte, quelque chose de son être n’est pas visible, c’est, bien au-delà de la quantité qu’il en fallait pour cette occasion, l’infini propre à l’objet que le tisserand peut produire . Contrairement à tous les objets ou êtres qui sont, sauf Dieu lui-même, le tissu n’a, comme tel, pas de délimitation naturelle, il pourrait continuer sans fin au-delà de tout écheveau . Et de ce fait, et bien qu’aussi vaste, en puissance, que l’univers, il existe au revers de l’existence, dans une dimension en somme impensable et qu’à chaque instant, et si même on la pressent, on oublie . Ce qui fait que lui qui est né par rupture avec la nature, celle que Dieu a voulue, et peut passer ainsi pour un des moyens du diable, il a de celui-ci un des caractères : la capacité d’être invisible en même temps que tout proche . Certes de quoi inquiéter . Et de quoi expliquer déjà quelques-uns des emplois que l’on en fait, dans la religion ou en art . Le christianisme, par exemple, qui postule à la fois le péché originel et la possibilité de sa rédemption, si l’on sait répondre à l’amour de Dieu par un don de soi-même sans réserve, – sans retrait de l’âme dans ses replis -, le christianisme se devait d’être aussi une rédemption du tissu : et c’est là que s’exprime l’idée du voile de Véronique : car si la figure du Christ s’y marque et éternellement y demeurera, c’est que l’étoffe a rejoint les autres choses qui sont dans l’accueil que fait la réalité à la Grâce . Après quoi (et pour ne donner qu’un exemple) un art spécifiquement voué à la pensée de la Grâce triomphante, la peinture et la sculpture baroques, au XVIIe siècle romain et pontifical, a consacré une part extraordinaire de son travail à redoubler ses figures de grands mouvements d’étoffe : comme si y passait un vent, métaphore de l’esprit saint, pour en défaire les plis au moment même où ils se reforment ; pour signifier que cette nuit est vaincue .
Mais ce n’est pas seulement au diable que le tissu fait penser, et la cause la plus profonde de l’inquiétude qu’on en éprouve, et de la censure qui en résulte, c’est qu’il ressemble au langage, ce lieu originel de la rupture de l’être humain avec la simple nature : le langage qui tisse des notions, des concepts, lesquels donnent de ce qui est une représentation simplifiée, et voilent donc autant ou même plus qu’ils révèlent ; et peuvent aussi aider à produire de l’illusion, pour usurper des pouvoirs, chez les rhéteurs et les démagogues bien sûr, mais en fait chez à peu près tous les êtres, à quelque moment de la vie . La parole aussi est cet infini en plus du monde, dans les plis qui peuvent naître duquel un esprit peut se laisser prendre, comme l’insecte par l’araignée, une personne étouffer . Et penser du mal de l’étoffe, c’est peut-être chercher, en la substituant au langage qu’inconsciemment on éprouve proche, à ne pas s’avouer le péril que ce dernier fait courir, et la crainte profonde qu’il inspire . Remarquons-le : chaque fois que prend forme une utopie, c’est-à-dire le rêve que la parole peut se défaire de son ambiguïté essentielle, une nouvelle, une définitive évidence rendant impossible sa capacité de tromper ; chaque fois, autrement dit, qu’on estime qu’on n’a plus à craindre l’emploi des mots, on regarde vers l’étoffe aussi avec une confiance nouvelle, à supposer qu’on l’ait dépouillée de tous signes qui ne seraient pas ceux de la pensée officielle . Et c’est par exemple cette décision maoïste qu’il n’y ait qu’un seul type de vêtement taillé dans un seul tissu, ainsi invité comme tel, et avec même son infini, à la réconciliation supposée en cours de la parole et de l’être . – Le jeans, bleu lui aussi, comme le ciel au dessus du monde, le jeans qui se déchire aux genoux, n’étant dans cette perspective où langue et tissu sont pensés ensemble, que l’indice encore d’une utopie : à savoir que la nature en nous, c’est-à-dire le corps, va triompher par le fait de sa vérité supérieure des aliénations et machinations de la civilisation occidentale, née de la pensée de la Faute . Retour au simple, qui effacerait les plis et replis de l’emploi des mots dans son évidence, et simultanément le tissu, rédimé, dans la lumière de l’être . Avec ce genou qui se montre dans l’échancrure du bleu, point besoin désormais de se souvenir du voile de Véronique .
Mais j’en ai dit assez, je l’espère, pour qu’on en conclue que la question du textile est fondamentale, à peu près autant que celle de la parole, à peu près autant que celle de l’être ; et comme du fait même de son ubiquité dans l’esprit elle est difficile à poser, et comme, aussi bien, on n’y est venu que bien peu dans une tradition de pensée essentiellement conceptuelle où l’étude de la parole elle-même n’a commencé qu’assez tard, il faut savoir gré à Patrice Hugues de s’y attacher dans ses livres, dont Tissu et travail de civilisation est à ce jour le deuxième : et qui sont l’un et l’autre une recherche pionnière, où l’acuité d’une intuition neuve ouvre des perspectives qui aussitôt retiennent et donnent à réfléchir . Je laisserai le lecteur suivre Patrice Hugues dans ses propositions et ses hypothèses, dans ses rapprochements qui sont parfois surprenants comme l’évidence, ainsi quand il constate entre tissu et miroir une relation qui a certes beaucoup de sens . Moins inventé, lui, que trouvé dans la nature, après peut-être quelques difficultés du premier contact, genre Narcisse, le miroir fut évidemment, dès qu’il y eut vêtement, autrement dit du tissage, une présence assez nécessaire, mais peut-être surtout bien dangereuse : puisqu’il propose ses services à qui veut profiter à plein de la capacité que le tissu offre de cacher, de faire illusion . Ne permet-il pas, avec le concours du fard, ou de gestes bien étudiés, ou de ces instruments qui sont aussi des mirages, sceptre ou couronne, de disposer dans ses moindres détails l’aspect que l’on veut que d’autres perçoivent ? Tout en étant aussi, et cruellement quelquefois, le témoin qui déjoue la part de la ruse que l’on employait à se faire illusion soi-même, bien plus qu’à tromper les autres . Dans la maison humaine, le miroir est le chat, qui n’en fait qu’à sa tête, quand le tissu est le chien, de tant de bonne volonté, et fidèle .
Je laisse la parole à Patrice Hugues, mais non sans faire d’abord quelques remarques encore, dont j’espère, et je pense d’ailleurs, qu’elles ne contrediront pas sa propre pensée . La première, c’est que la censure dont j’ai cru pouvoir faire état, la censure née de la peur que trop penser au tissu n’incite à trop penser au langage, c’est là le fait de la pensée qui pense, si j’ose dire, de la pensée conceptuelle, laquelle est précisément ce qui, dans l’emploi des mots, substitue l’image à la chose, et cache donc ce qui est, et, sous l’ambition et l’orgueil, ne doit sans doute pas avoir trop belle idée de soi-même, et fait du tissu le reflet de sa mauvaise conscience . Mais il y a une pensée conceptuelle encore qui, avertie de ses effets négatifs, veut explorer ses propres limites, comprendre et garder en mémoire que sa rupture avec l’immédiat est facteur d’une aliénation dangereuse : et, ce faisant, ce pensant, ne peut certes que déplacer les frontières de sa séparation d’avec l’être, mais garde ouvert, du fait de son inquiétude, un espace où une autre façon d’employer les mots apparaît licite, et méditable : celui des images verbales – qui sont irréductibles à l’analyse mais permettent, soudain, de voir, là où le concept est aveugle ; celui de rythmes, qui font vivre dans la parole le corps et sa vérité ; celui de la poésie .
Et c’est cette conceptualisation seconde qui peut, en même temps qu’elle doit, poser la question du tissu, comme Patrice Hugues a commencé de le faire, mais elle gagnera à s’interroger davantage, allant cette voie, sur la nature et les événements de l’invention poétique . Qu’est-ce que celle-ci, en effet ? Le souvenir de l’immédiat, le refus de son exclusion par la pensée conceptuelle, bien sûr, et pour commencer . Mais au delà, et de façon cette fois plus positive, la conscience prise d’un fait qui peut aider puissamment à s’orienter dans le monde, et même dans la pensée . Que cela constitue ou non dans le rapport de l’esprit à ce qui est, une réalité qu’on puisse dire objectale, enracinée plus profond que ce que nous sommes, c’est un fait que la Forme, avec ses virtualités de simplification, d’intensification, d’harmonie, a été perçue constamment dans l’histoire humaine comme un donné sous-jacent au désordre des perceptions, et donc comme un chiffre de l’absolu, une voie vers lui, en dépit des fantasmes de notre niveau ordinaire qui l’usurpent, ou y sont restés attachés . Sur la ligne de l’horizon ou dans la vêture des bêtes, des formes déjà simples, déjà frappantes – c’est la beauté – disent cette unité où notre logique s’épuise, elles en signifient la valeur ; et la forme aide ainsi à ne pas désespérer d’être, elle aide à rester au monde, en se prêtant d’ailleurs à des constructions, à des rites, à des façons d’exister qui la font s’établir, se différencier dans une société en cela plus humaine ; et doivent, en retour, cela vaut mieux, être bien comprises par chacun, comme la structure même du lieu commun . Mais justement la poésie, la pensée poétique, en assurent l’intelligence .
Or, second point, quand le premier tissu s’est posé sur le corps humain, il n’a pas fait que lui tenir chaud, ou lui suggérer, tout de suite après, des façons d’impressionner ou séduire, il lui a permis un rapport à soi d’un type nouveau, celui qui, en lui ajoutant des aspects, lui enseignait qu’il n’était pas que l’organe ou le muscle réagissant à leur environnement de la façon la plus courte et utilitaire, mais une réalité autonome, et en cela une forme, autant qu’une réserve de gestes jusqu’alors inimaginés, et plus complexes qu’avant . Le tissu dégagea le corps de son fonctionnement seulement biologique, il le redressa, il déplaça le sentiment d’être de l’obscur de la respiration et du sang vers la figure, du dedans aveugle vers un dehors où l’horizon aussi apparaît, comme lui-même une forme . Et de ce fait il commença d’exercer une autre fonction que celle de protéger, et d’ouvrir un autre possible que celui de dissimuler : ce fut d’inciter la personne désormais tout à fait humaine à se faire témoin de sa propre forme et à travailler sur elle, pour attester, au plus immédiat de son rapport à soi-même, cette unité au sein de laquelle la parole peut être elle aussi une mise en ordre, un acheminement de lumière
. Le tissu a aidé l’être encore animal à devenir l’être humain . La beauté, qui est au filigrane de la nature, a été désignée par lui, intériorisée par lui à ce corps vécu jusque là comme effort, plaisirs brefs, souffrances durables, nuit ; c’est évidemment des suggestions du tissu, de son insistance, qu’est née la beauté du KOUROS grec, qui est nu pourtant, mais de cette façon rayonnante, heureuse qui marque son accession à la plénitude, à la musicalité, de sa forme . Et certes cette fonction, et cet apport, ont-ils été reconnus, malgré ce que j’ai dit la censure, car si l’opinion courante, et surtout à l’époque moderne, celle des démesures de la pensée conceptuelle, est peu favorable au tissu, l’art, dans ses grands moments, sait lui rendre hommage, c’est pan exemple le cas de l’art grec encore, où le sculpteur aime placer sur les corps cette fois féminins des étoffes si minces, si transparentes qu’elles semblent au point de cesser d’être : ce qui signifie que la beauté de ces membres, l’élégance gracieuse qui les raccorde, ont comme fleuri, peu à peu, dans l’enveloppement d’étoffes plus lourdes et plus grossières, dont maintenant elles se délivrent pour l’existence plus haute que la culture permet ; et ce qui révèle aussi, au passage, qu’avec la forme harmonieuse se plénifie aussi la substance, en l’occurrence la chair, dont le plissé léger épouse la nouvelle délicatesse sans pour autant s’adonner, comme au temps des gazes et des dentelles du siècle de la Raison, au jeu du dissimulé, du montré . Ce voilement léger est épiphanique, non érotique .
Après quoi, à la Renaissance, quand la pensée de la Forme et l’expérience de l’Un se réaffirmèrent, avec le néoplatonisme, le nu, dans les tableaux de Giorgione ou du Titien – Concert champêtre, L’. Amour sacré et l’Amour profane – sera montré émergeant, non d’un vêtement déposé mais d’une étoffe qui est unie et sans découpe visible parce qu’elle signifie, à mon sens, le tissu comme tel, cette plante qui a permis cette fleur . Par opposition au déshabillé des Académiques – ces gestionnaires du simple attrait des plaisirs – le nu à la Renaissance, et longtemps, a dû sa dignité, sa gravité même, évidentes, à ce fait qu’il montre le corps comme un accomplissement de l’esprit ; et assure à l’être civilisé qu’il dispose ainsi de cet instrument de musique, de ce violon dont le tissu fut l’archet .
La troisième fonction du tissu, celle-ci totalement bénéfique, les artistes, les créateurs de signes et de figures l’ont donc reconnue, méditée, à ce plan de la conscience, les oeuvres, où se passer des mots, des notions, des formulations, ne signifie nullement qu’il n’y a pas de pensée ; et c’est en ce point, c’est dans cette perspective ouverte au travers du champ de la pensée explicite, qu’il faut poser maintenant le problème de ce complément du tissu qu’a été dès son origine ou presque la présence en sa trame d’évocations symboliques, dont la valeur ornementale, souvent certaine, n’est cependant qu’une autre façon d’allier le fait humain à la transcendance . Ces signes, ces chiffres du divin qui structurent les sociétés anciennes, on voit bien qu’ils furent placés pour cette raison religieuse, et avec confiance, sur les tissus, dont l’infini propre semblait donc alors compatible avec l’absolu du grand signifié supra-terrestre ; et plutôt que « placés » faudrait-il même dire »logés », parce que dans les plis que prend l’étoffe, puis qu’elle perd, puis qu’elle retrouve, ces motifs se retirent, de façon totale ou partielle, aussi souvent qu’ils ne viennent à la surface . Mais cette fois ce n’est pas une dissimulation, ces éclipses de leur figure que l’étoffe permet du fond de son être même, c’est bien plutôt revivre et c’est révéler, c’est même indiquer, l’intermittence fondamentale de toute expérience du transcendant ; et c’est, en somme, encourager, par un acte d’initiation aux difficultés de l’approche, les esprits qui hésiteraient à se risquer sur la voie . « Engagez-vous, avancez sur la voie », dit le tissu qui montre et dérobe de cette façon tout autre, « l’intermittence est le fait de tous, non de votre propre faiblesse » . Leçon éminemment civilisatrice .
On remarquera ceci au passage : que l’être humain, quand il commença à se couvrir de textiles, après avoir revêtu la peau des bêtes chassées, puis éprouva le besoin d’y inscrire le signe de ses croyances, a bien dû constater que nombre d’autres espèces avaient été habillées par la nature elle-même, avec même des signes, en leur cas aussi. sur leur pelage ou plumage ; et réfléchir alors sur cette disparité . Pourquoi revenait-il à lui seul d’avoir à ajouter à sa présence sur terre ? Pourquoi cette fixité du signe animal quand le sape humain doit se chercher, devenir, et aussi bien se différencie, se heurte parfois à lui-même dans les querelles de son intuition au travail ? Mas la réponse était bien facile . Car comment ne pas inférer de la fixité qu-elle ne sait pas le langage ; et que ces formes qui se perpétuent inchangées sur l’aile du papillon ou la robe de la panthère sont de ce fait même, privées de sens : ce qui montre que le signe manque. en réalité, dans ces dessins, et y est même impossible, interdit peut-être à ce qui n’est pas l’humain, lequel en a donc l’apanage, – qui sait même, en a reçu la tâche, qui le distingue, qui lui assure à lui seul l’intelligence de l’Être . Se vêtir, avoir à penser le. hésiter en y dégageant les symboles : autant d’indices d’une élection et de quoi se sentir plus libre de laisser, hardiment se multiplier, et bouger, les représentations symboliques dans l’ombre et la lumière des plis . De signes tout en surface, et les mêmes d’individu a individu, et de génération en génération, il n’y aura que ceux d’uniformes déjà modernes : lesquels sont du côté de la loi civile, non de la recherche spirituelle .
Le tissu, le tissu qui peut se ployer et se déployer non comme la ruse de la pensée mais comme son élan, sa rencontre de la lumière, le voici donc le lieu naturel des signes, pour autant que ceux-ci abordent la chose dite par ce qu’elle a d’au delà les définitions à court terme, les savoirs proto-scientifiques, pour autant qu’ils s’ouvrent à l’Un, pour autant qu’ils soient ces symboles dont le partage va être la civilisation ; et c’est là, ce fut là beaucoup, dans l’histoire de celle-ci, à bien d’autres plans que son devenir matériel . Pas de tissu, et, bien sûr, il n’y aurait pas eu de grands développements à ce niveau de l’élémentaire, on en serait encore au temps des cavernes, mais il n’y aurait pas eu davantage cet approfondissement des symboles qui permit la maturation d’au moins un certain nombre d’esprits pendant ces millénaires qui ont précédé la domination du monde par la science quantitative, – laquelle n’a que faire des symboles, et n’a donc rien à placer sur ses étoffes industrielles sinon rayures ou pois . Pas de tissu, et sans doute n’aurait-on pu atteindre à ce signe d’entre les signes qu’est, sur une toile sans ornement, et au moins pour la réflexion de l’ascète, vêtu de bure, l’absence même du signe : la trame, les fibres disant alors de façon comme directe la présence de l’Un dans le grain de tout . Pas de tissu, et, au total, pas de vérité au plan méta-ordinaire, pas de point d’appui pour l’esprit au delà des illusions et des leurres qu’il n’est pas douteux que l’emploi laïque et conceptuel du tissu, du vêtement, favorise . Disons que l’étoffe est dialectique, comme le langage dans la parole . Elle ouvre à l’unité, tout autant qu’elle se referme sur l’irréalité du rêve de la personne . En fait, elle permet d’autant mieux de concevoir – de désirer – la première, qu’elle fait qu’on se perd, parfois longuement,dans les mirages de l’autre . Ambiguïtés dont la poésie, dans l’ordre des mots, est tout autant la rencontre ; et qu’il vaut mieux accepter, courageusement, que de rêver d’une grâce qui délivrerait de la nature, et des mots, et des représentations – quitte à laisser ses prêtres à ce paradoxe dès lors peu explicable : ils parlent dans leurs robes couvertes d’images et de symboles du blanc immaculé de la tunique des âmes saintes .
Patrice Hugues a souligné dans son livre que l’Inde, qui connaissait depuis sa plus haute antiquité l’impression des tissus, s’est refusée à celle des livres, – alors qu’en Occident, depuis Gutenberg, on a imprimé les livres mais remis au plus tard possible d’en faire autant pour l’étoffe . Je dirai que c’est parce que le livre favorise le texte, la formulation purement verbale, bientôt prioritairement conceptuelle, aux dépens des images et de leurs pouvoirs symboliques . Nos caractères d’imprimerie naissent aux temps où vacille le système de symboles que furent la théologie, la philosophie et même la science du moyen âge . Et ils le font vaciller encore plus, avec l’aide de ces artistes qui, tel Michel Ange, voulurent qu’il n’y ait plus en art que l’évocation de tissus sans ornements ni figures . Et c’est vrai qu’il y avait sens, en ces débuts de l’épistémologie moderne, à renoncer à toute une part du symbole, qui contredit à leur propre plan, et sans vérité, les formulations scientifiques . Mais faut-il pour autant se priver de l’indication transverbale qu’il savait donner, comme prend un feu dans la paille ? Non, à mon sens, mais voici justement un programme pour nos étoffes du temps présent : ne retenant dans leurs plis de toujours que les figures qui ont trait à ce que l’existence a de simple, d’universellement partageable, parmi les animaux et les plantes comme au jardin d’Eden, notre vérité en puissance, ouvrir un espace à la fois un et multiple, comme il le faut, à un regard sur la vie qui ne serait pas analyse, définition, angoisse donc, puis mensonge : mais sympathie . Le vrai livre de la nature .
Remarques en désordre, trop rapidement suscitées par l’incitation qui nous vient de Patrice Hugues, de penser avec lui à un problème nouveau, ou du moins insuffisamment exploré . Remarque, mirages pour une part, simplifications, omissions . Je ne prétendais à rien d’autre qu’à inciter à lire Tissu et travail de civilisation . On en sera passionné, on y pensera, peut-être se retrouvera-t-on quelquefois, après, à errer comme je le fais dans les marges de la rigueur qui se cherche .
Yves Bonnefoy
Table des matières
Préface d’Yves Bonnefoy Avant-Propos
1ère PARTIE – LE LANGAGE DU TISSU
1 – Le Tissu et ses motifs, un Itinéraire concret du langage
2 – La Structure tissée – vers des exemples de lecture des tissus
3 – Tissus du Pérou précolombien
4 – Soieries chinoises d’époque Han
5 – Le Langage du Tissu menacé d’effacement
2ème PARTIE – TISSUS TRES ANCIENS – TISSUS TRES A VENIR
6 – La Case vide de l’archéologie textile
7 – Le « Primat Rétrograde » des textiles
8 – Le Langage du tissu et l’Informatique
9 – Structures tissées et Mythes
10 – Le tissu et la Parole
11 – Platon – Lucrèce – le Tissage
12 – Tissu – Corps – Esprit
2ème Partie – QUELQUES POUVOIRS PARTICULIERS DU TISSU
13 – La Poétique du Tissu
14 – Les Symboles et le Tissu
15 – Mots-Motifs – Textile-Textes
16 – Le Tissu et le Miroir
17 – Tissu et Ambiance
4ème Partie – UNE EXPRESSION PERSONNELLE (18)
5ème Partie – LE LANGAGE DU TISSU DANS LA REPRESENTATION PEINTE
19 – Les Premières Questions posées
20 – Langage du tissu et des motifs dans la peinture flamande (XVe s.)
21 – l’Indice d’une Coupure de Civilisation
22 – Les Moments du changement
23 – Le Caravage
6ème Partie – LE TISSU ENTRE INTERIEUR ET EXTERIEUR
24 – Tissu et Vie Psychique
25 – Nerfs – Entredeux – Tissu
26 – Pour une Nouvelle Relation de l’Etre à l’Objet L exemple du Tissu
7ème partie – ACTUALITE DU TISSU
27 – De la Révérence pieuse à la Révérence Mode : Zurbaran
28 – Des Evénements et des Tissus
29 – Le Tissu, la Mode, les Médias
IMPLICATIONS
Aperçu bibliographique
Glossaire